La passion d'Alfred Tomatis (entretien, 1989)

Théoricien et thérapeute de l'audition, passionné de l'art lyrique et animateur du « Centre du langage », ce doux géant connu dans le monde entier développe dans deux livres — L'oreille et la vie et L'oreille et la voix — des théories qui répondent à de nombreuses questions relatives à l'évolution de notre langage et à son universalité. Nous entamons aujourd'hui une série d'entretiens où l'humour et le savoir partagent le même billet pour cette autre aventure : celle de l'homme cosmique, dont les oreilles se construiront au contact de l'information.
Blinis : Les messages sonores prennent une importance croissante dans notre quotidien. Tantôt ils renforcent les signaux visuels, tantôt ils les remplacent. Sommes-nous à l'aube d'une mutation des signes ?
Alfred Tomatis : Je pense que nous sommes parvenus au sommet de ce que nous pouvions tirer de la vision, et qu'une nouvelle ère commence où l'oreille trouvera sa juste place. Depuis deux mille ans, nous vivons dans une culture essentiellement visuelle. Cette prééminence de l'œil a été abordée par beaucoup, mais avec des résultats divers. L'un des premiers, sans doute, fut Socrate — avec le résultat que tous connaissent. La culture hébraïque, elle, évoque l'écoute constamment. Si le mot écoute est répété environ cinq mille fois dans les Écritures, ce n'est pas un fait dénué de signification.
Aujourd'hui, nous n'assistons pas à une mutation, mais plus simplement à l'adhésion naturelle au « pourquoi » l'homme est fait. Car il n'est pas l'animal endormi que décrivait Platon, mais l'animal qui écoute. Il est un « rien » qui écoute. Quoi écouter, c'est un autre problème. La difficulté de comprendre l'écoute par rapport au reste vient du fait d'avoir disséqué l'homme en fines tranches, distinguant en lui un système osseux, un système sensoriel avec l'œil et l'oreille, etc. Mais on a omis d'ajouter ce que l'on faisait pour parvenir à comprendre comment tout cela fonctionnait.
De fait, plus j'avance, plus je crois que l'homme est une oreille en sa totalité, et que le reste y est ajouté. Lorsque l'on voit comment se forme l'oreille, on voit comment elle a précédé jusqu'au cerveau, et comment elle est, en quelque sorte, une devancière de lui-même.
Blinis : Quel est, pour vous, le rôle précis de l'oreille dans ce contexte ?
Alfred Tomatis : Il faut savoir que la première fonction de l'oreille est d'envoyer une grande quantité de stimuli au cortex. Grâce à eux, celui-ci s'active et la pensée s'amorce. On sait aujourd'hui qu'un homme privé d'écoute tombe rapidement dans un monde d'aliénation. Une autre fonction de l'oreille est d'entrer en relation avec l'environnement qui nous entoure. C'est elle qui dirige toutes les impulsions vers la musculature, qui donne la dynamique de la verticalité, de la motricité, et des réactions des extrémités entre elles. Pas un seul muscle du corps n'échappe à ce phénomène : quand on écrit, on le fait avec l'oreille ; quand on lit, les muscles de l'œil sont tributaires de l'oreille.
Dans la Bible, il est écrit un nombre incalculable de fois « écoute et tu verras » ; effectivement, celui qui n'a pas la chance d'avoir une oreille ouverte ne voit rien. Même s'il pouvait voir un objet, dans son univers mutilé, cet objet n'aurait de valeur que s'il pouvait être nommé et qu'il avait la chance de pouvoir le transmettre à l'autre. Chacun appartient à un « corpus » humain ; l'homme n'existe pas isolé, mais au sein d'un groupe — et ce groupe n'existe que lorsqu'il peut lui-même se nommer et communiquer. À la cime de la pyramide humaine se trouve l'oreille avec ses accessoires, et parmi ceux-ci, la peau, qui est une partie de l'oreille.
Je crois qu'il y a un besoin toujours plus fort de communication. Si tout le monde semble si pressé de parler de communication, c'est tout simplement parce qu'elle manque. La grande aspiration de l'homme est de devenir ce qu'il est au fond : une oreille. Le moment est venu de se poser les questions cruciales sur l'usage de cet organe, car nous risquons de l'employer pour des choses qui ne vont qu'à l'obstruer. La mission de tout signal sonore bien émis est d'être à la fois information et recharge d'énergie. Plus le cerveau reçoit de stimuli, mieux il fonctionne. Si l'on émet des signaux sonores relativement complexes pour les messages ordinaires, si l'on place des voix de synthèse dans les voitures et les ascenseurs, il faut que l'énergie de ces signaux soit calculée parfaitement, car l'une des caractéristiques de l'oreille est de s'adapter avec difficulté à certains messages. Si ceux-ci sont mauvais, l'oreille va se distordre — et même risque de se rompre. Plus nous avancerons dans le champ de la communication, plus nous devrons prendre de précautions pour ne pas l'endommager ou la détruire. C'est un jeu dangereux que nous abordons actuellement.
Blinis : C'est d'autant plus redoutable que nous ne disposons pas tous des mêmes codes ; il semblerait que chaque société dispose d'un système particulier — ou du moins de signaux typiques.
Alfred Tomatis : Exactement. Chaque coin du monde a la chance de posséder son indépendance ethnique, liée aux impédances du lieu — c'est-à-dire aux résistances à la propagation sonore en cet endroit. L'origine du « Babélisme » est là, et c'est ce qui fait qu'un message produit en un lieu se transforme en un autre. Il n'y a pas seulement le larynx et la bouche qui l'émettent et l'oreille qui l'écoute ; il faut tenir compte de l'air — ce trait d'union, ce vecteur aux caractéristiques variables qui module l'information.
Ceux qui fabriquent des équipements haute fidélité dans un pays donné, selon les normes de ce pays, n'obtiennent pas exactement les mêmes impressions d'écoute en un autre lieu. Par exemple, je voyage souvent au Canada et j'emporte mon équipement musical ; eh bien, je me suis aperçu que pour écouter le même disque, je dois modifier les réglages du correcteur de tonalité afin d'y retrouver l'intelligibilité et l'équilibre qui me sont familiers. Je dois adapter la forme du message musical au lieu d'écoute et à l'impédance de l'air.
Entretien avec Alfred Tomatis publié dans la revue Blinis, mars 1989. Version espagnole sur altom.es. Traduction française.