Dyslexie, débilité mentale et Oreille Électronique — Madrid 1974
Dyslexie, débilité mentale et Oreille Électronique. Pourquoi tant d'enfants sont-ils en difficulté d'écoute, et comment l'Oreille Électronique peut-elle relancer leur développement ?
Introduction
Mon intention est de vous entretenir des enfants que l'on rencontre très fréquemment dans le monde d'aujourd'hui et qui posent de nombreux problèmes d'intelligibilité ; j'aimerais en particulier vous parler de ceux qui présentent des difficultés sur le plan de l'écoute. Cela ne veut pas dire que j'évoquerai ici le cas des enfants sourds, mais plutôt celui des enfants qui semblent ne pas comprendre, ne pas intégrer ce qu'on leur raconte, ce qu'on leur enseigne. Ce sont des enfants souvent distraits, qui ont du mal à se concentrer.
En dehors des anomalies organiques qui peuvent exister réellement sur les plans visuel, moteur ou auditif, nous devons penser aux origines psychologiques de ces difficultés — dont l'influence sur les processus de l'écoute demeure incontestable. Ceci m'amène à vous parler des relations étroites qui existent entre l'audition et le psychisme, entre l'oreille et le langage, entre l'être et son environnement. C'est le vaste problème de la communication qui se pose à nous : communication avec soi-même, communication avec l'autre au travers de soi-même.
Pour que le message puisse être transmis à l'interlocuteur, il faut en premier lieu qu'il soit auto-contrôlé. Lorsque je parle, je dois être maître de mes paroles, je dois pouvoir régler le rythme, le timbre, l'intensité de ma voix et vérifier la valeur sémantique de mon langage. J'écoute ce que je dis. Il y a auto-information.
I. Données expérimentales
Que se passe-t-il lorsqu'un sujet se met à parler ? Quatre éléments interviennent : le cortex qui donne l'ordre, l'organe de la parole, l'air environnant et — venant en quatrième position mais tenant une place primordiale — l'oreille en tant que poste récepteur, capteur nécessaire à la réalisation de l'auto-contrôle.
L'effet Tomatis : « on parle comme on entend »
Au début de ses recherches, Tomatis était aux prises avec deux genres d'individus. D'une part, les chanteurs qui, après quelques années de carrière, rencontraient des difficultés avec leur voix qui perdait ses harmoniques. À l'époque, tout le monde croyait que ce phénomène était dû au mauvais état des cordes vocales. Il apparaît aujourd'hui que ce n'est pas là qu'est le problème. D'autre part, ce chercheur examinait des ouvriers et des pilotes de l'Arsenal de Paris, qui devenaient sourds à la suite de traumatismes sonores.
L'une des premières préoccupations de Tomatis fut de trouver un système permettant de vérifier s'il s'agissait d'une surdité ou d'un phénomène de simulation. En faisant des comparaisons entre les audiogrammes des chanteurs et ceux des ouvriers des Arsenaux, il fut surpris de voir que les fréquences déficientes sur les audiogrammes étaient également absentes sur le spectre vocal.
Si l'on filtre artificiellement les fréquences au-dessus de 600 Hz dans l'écoute d'un sujet à audition normale, l'analyse vocale de ce sujet donne immédiatement l'image d'un ouvrier présentant une surdité traumatique. Mieux : si l'on provoque un scotome à 1 000 Hz par exemple, on constate le même scotome dans l'analyse de la voix parlée.
Tomatis est parvenu à la conclusion suivante : « La voix ne contient que les harmoniques que l'on peut réellement analyser sur le plan de l'écoute. » En bref : on parle comme on entend. Ou plus clairement : on ne se sert, dans la voix parlée, que des harmoniques que l'on peut contrôler auditivement. C'est le fameux Effet Tomatis.
L'oreille directrice
Un deuxième point essentiel concerne la latéralité auditive. Tomatis a fait une vaste expérimentation sur de grands chanteurs d'opéra dotés d'une belle voix. Au départ, il les laissait chanter en se contrôlant par les deux oreilles à l'aide d'un casque. Puis il « éblouissait » par des moyens électroniques l'oreille droite — la mettant hors circuit — afin d'obliger le sujet à s'auto-contrôler avec l'oreille gauche.
Le résultat : disparition de toute une série d'harmoniques. Le rythme se ralentissait au point que parfois, le chanteur devait s'arrêter, faute de pouvoir rattraper le retard accumulé. Le sujet déclarait être fatigué, oppressé, et avoir des difficultés à conserver la justesse de sa voix.
Inversement, en bloquant l'oreille gauche et en laissant le sujet s'auto-contrôler par l'oreille droite, on obtenait une gerbe d'harmoniques plus fournie encore qu'avec les deux oreilles. Le sujet signalait alors que c'était « fort agréable » de chanter dans ces conditions, qu'il se sentait léger, euphorique.
Une expérimentation semblable, réalisée sur des virtuoses violonistes, a donné les mêmes résultats. Et l'un d'eux a déclaré, quand on le faisait s'auto-contrôler par l'oreille gauche : « Non seulement je suis gêné pour jouer, mais encore je ne peux plus bouger les doigts. » Ceci montre combien toute la psycho-motricité dépend de l'audition.
Faite avec des acteurs, dans le domaine de la voix parlée, l'expérience a donné des résultats identiques : parler en s'écoutant de l'oreille gauche provoque un retard du rythme (qui peut aller parfois jusqu'au bégaiement), un trouble du timbre, des difficultés de concentration, d'attention, d'expression de la pensée, et finalement une grande fatigabilité.
Tomatis a ainsi mis en évidence l'oreille directrice : seule l'oreille droite contrôle la voix parlée et la voix chantée. Si elle est défaillante, des troubles s'installent sur le plan du rythme, du timbre, de l'articulation.
L'oreille musicale
Grâce aux nombreux chanteurs qu'il a eu la possibilité d'examiner sur le plan auditif, Tomatis a pu établir une courbe idéale : ascendante de 500 à 2 000 Hz, avec une pente de 6 à 18 dB/octave.
- S'il y a un scotome de 5 ou 10 dB dans cette zone, il y a perturbation de la musicalité.
- Une défaillance entre 500 et 1 000 Hz : le sujet ne peut apprécier la musique, juger de sa justesse.
- Un scotome entre 1 000 et 2 000 Hz : le sujet chante faux.
- Au-delà de 2 000 Hz : la voix perd ses harmoniques, sa qualité — le sujet chante juste mais ne chante plus beau.
- Si toute la courbe est altérée entre 500 et 2 000 Hz : amusicalité.
L'oreille ethnique
Dans ce domaine, Tomatis a fait une large expérience en partant d'une constatation faite sur des chanteurs : les Vénitiens ne pouvaient pas prononcer le « r » du bout de la langue (et le remplaçaient par « l »), alors que les Napolitains en étaient capables. Existait-il une oreille vénitienne différente d'une oreille napolitaine ?
En extrapolant, Tomatis s'est demandé s'il existait une oreille anglaise, française, allemande, etc. Sur plus de cent idiomes étudiés, il n'a trouvé que douze manières d'entendre. Chaque ethnie présente des bandes passantes spécifiques — zones électives, sélectives, dans lesquelles se rencontrent les affinités fréquentielles d'une langue.
Quelques exemples :
- Français : deux pointes, l'une à 250 Hz et l'autre à 1 500 Hz (zone de nasalisation).
- Anglais : courbe ascendante vers les aigus à partir de 2 000 Hz, jusqu'à 12 000 Hz — d'où la richesse des sifflantes.
- Espagnol : importance des graves jusqu'à 500 Hz, plus une gerbe entre 1 500 et 2 500 Hz.
- Allemand : dôme dans les fréquences graves et moyennes, jusqu'à 3 000 Hz.
- Russe : champ très étendu, des graves aux aigus — d'où l'extrême facilité des Slaves à apprendre les langues étrangères. Leur diaphragme auditif largement ouvert leur permet de saisir toutes les nuances acoustiques des diverses ethnies.
- Néerlandais : zone basse, entre 125 et 500 Hz environ — proche de l'espagnol.
II. Données cliniques : la sélectivité auditive
Si nous parlons comme nos parents — avec les mêmes fréquences, les mêmes intonations, le même rythme — c'est parce que nous avons vécu dans un bain sonique d'une certaine qualité, et que notre oreille s'est exercée dans des conditions bien définies sur le plan acoustique. L'enfant emploie une bonne partie de son temps à réaliser cette adaptation, pour retrouver tout d'abord la voix de sa mère qui l'a bercé tout au long de sa nuit intra-utérine ; puis pour rencontrer ensuite son environnement sans lequel il ne peut grandir.
Tomatis a défini la sélectivité ainsi : « la faculté qu'a l'oreille humaine de percevoir une variation de fréquences à l'intérieur du spectre sonore et de situer le sens de cette variation ».
L'examen nous révèle que les enfants dyslexiques en général — et un grand nombre de débiles mentaux — ne parviennent pas à faire cette différenciation des sons entre eux, ni à indiquer le sens de leur variation. Si vous leur passez par exemple des sons depuis 8 000 Hz jusqu'à 500 Hz, ils ne savent pas en quoi ils sont différents, ni s'ils sont plus graves ou plus aigus les uns par rapport aux autres. Ils n'ont pas de point de repère sur le plan de l'écoute.
Comment voulez-vous qu'un enfant — incapable de distinguer les variations de hauteur tonale — puisse distinguer des variations aussi subtiles que celles qui séparent m et n, p et b, v et f, q et g ? Son oreille ne fait pas une analyse assez fine pour relever ces différences de sons entre deux lettres voisines sur le plan fréquentiel.
L'origine des difficultés d'écoute
Quelle est l'origine de ces difficultés ? Des facteurs d'ordre psychologique et affectif interviennent pour une grande part. Ils empêchent l'oreille de l'enfant de s'ouvrir normalement au monde extérieur. Il y a fixation à un stade déterminé, dans un but de non-communication. Sur le plan auditif, on s'aperçoit que l'oreille reste dans un « flou » qui correspond à une non-accommodation.
Pour que l'enfant se mette à l'écoute, il faut qu'il accommode les images sonores, de même qu'il le fait avec la vision. Ce processus d'accommodation auditive se fait à l'aide de deux petits muscles de l'oreille moyenne : le muscle du marteau (lié à la membrane tympanique) et le muscle de l'étrier (qui régule les pressions de la fenêtre ovale).
Si l'accommodation auditive est insuffisante — par exemple à cause d'une hypotonie de la musculature de l'oreille moyenne, ce qui se passe la plupart du temps — la réaction au bruit et aux sons ne se fait pas correctement.
III. Les dyslexiques
L'éducation audio-vocale sous Oreille Électronique consiste à recréer les conditions du développement normal de l'écoute. Nous reconduisons l'enfant à travers les étapes : retour à l'écoute intra-utérine (sons filtrés à partir de la voix maternelle), accouchement sonique (passage de l'audition liquidienne à l'audition aérienne), première phase active (rencontre avec le langage du père, sifflantes, oreille droite directrice), deuxième phase active (lecture, chant, auto-contrôle).
L'Oreille Électronique permet de conditionner les muscles de l'oreille moyenne afin que l'oreille acquière une posture d'écoute. Le marteau et l'étrier reçoivent un véritable entraînement gymnique, qui rétablit la fonction d'accommodation auditive — et avec elle, la capacité de discrimination fine des sons et des phonèmes.
IV. Les débiles mentaux
Chez les débiles mentaux, on retrouve fréquemment les mêmes signes : sélectivité auditive très fermée, hypoacousie de transmission psychogène, latéralité auditive non établie ou inversée. Beaucoup d'entre eux ne sont pas débiles au sens organique, mais fonctionnellement bloqués dans leur écoute. La cure sous Oreille Électronique, par sa capacité à réveiller l'oreille de l'enfant et à recréer le parcours sonique du développement normal, fait remonter ces enfants vers un fonctionnement souvent bien supérieur à celui qu'on leur supposait.
L'attention, la mémoire, la capacité de concentration, le tonus général se réveillent ; le langage se structure ; et avec lui, l'intelligence opérationnelle prend ses droits. Bien des enfants étiquetés débiles ne sont en réalité que des enfants dont l'oreille — et avec elle, le système nerveux — n'a jamais reçu les stimulations adéquates pour se mettre en posture de fonctionnement.
V. Les théories de Tomatis sur la physiologie auditive
Le nerf pneumo-gastrique
Le tympan est innervé, dans sa partie externe, par le nerf pneumo-gastrique (Xe paire crânienne) — le grand nerf parasympathique qui tient sous sa coupe l'innervation du larynx, du pharynx, des poumons, du cœur et des viscères. C'est le nerf de l'angoisse viscérale, mais aussi celui qui assure l'apaisement et la mise en cohérence de l'organisme.
Lorsque le tympan se tend de façon adéquate sous l'effet d'un entraînement par l'Oreille Électronique, le nerf vague se trouve modulé — d'où des effets que l'on observe couramment chez les sujets en cure : régularisation du transit intestinal, apaisement des manifestations psycho-somatiques, amélioration du sommeil. L'audio-psycho-phonologie est ainsi naturellement en lien avec la médecine psycho-somatique.
La latéralité auditive
La latéralité auditive est plus fondamentale que la latéralité motrice (main, pied) ou sensorielle (œil) — qui en sont les conséquences. Elle reflète la posture relationnelle du sujet : qui contrôle son langage ? L'oreille de la mère (gauche) ou celle du père (droite) ? L'oreille du dedans ou celle du dehors ?
Le développement normal mène l'enfant de la latéralité gauche, propre à la relation primaire avec la mère, vers la latéralité droite — celle du langage social, du verbe, de la communication structurée. La dyslatéralité traduit le blocage de ce passage. Le travail sous Oreille Électronique consiste précisément à faire basculer le contrôle audio-vocal vers la droite — sans pour autant abandonner la gauche, qui conserve son rôle de réceptivité, de mémoire, d'imagerie mentale.
VI. Quelques résultats
L'expérience clinique montre, chez les enfants dyslexiques en cure :
- une cristallisation de la latéralité droite, même chez les gauchers les plus récalcitrants ;
- une amélioration du timbre vocal et de l'articulation ;
- la disparition des syncinésies faciales et des troubles posturaux ;
- une stabilisation du comportement : moins d'agressivité, sommeil plus calme, normalisation de l'appétit, apparition d'une euphorie de vivre ;
- sur le plan scolaire : amélioration des performances en lecture, orthographe, rédaction, calcul, mathématiques, histoire, géographie ;
- chez les débiles mentaux : récupération de capacités cognitives souvent insoupçonnées, démarche de socialisation, ouverture relationnelle.
Ces résultats — observés en France, en Belgique, en Suisse, et dans les nombreux centres internationaux qui appliquent les techniques Tomatis — corroborent la pertinence de la théorie qui les sous-tend. Ils ne sont pas des effets placebo : ils sont la conséquence directe d'un travail sur l'oreille, organe central qui — à travers les fonctions de charge corticale, d'équilibration et d'audition — préside à toute la posture de l'être dans son environnement.
VII. Conclusion
L'audio-psycho-phonologie n'est pas une simple technique d'aide aux dyslexiques ou aux débiles mentaux. C'est une refondation théorique de la place de l'oreille dans la psycho-physiologie humaine, et une refondation pratique de la rééducation par l'écoute.
L'Oreille Électronique n'est qu'un instrument. Elle n'a de sens qu'au service d'un projet plus large : permettre à l'enfant — ou à l'adulte — de se remettre en route dans sa relation au monde, en passant par la voie royale qu'est l'écoute. La dyslexie, la débilité mentale, ne sont alors plus considérées comme des fatalités : elles deviennent des étapes que l'on peut traverser, à la condition de retrouver la posture juste de l'oreille.
C'est cette espérance — théoriquement fondée et cliniquement vérifiée — que je souhaite, en concluant, partager avec vous.
— Dr K. Spirig (Centre d'Anvers, Belgique). Communication au IVe Congrès International d'Audio-Psycho-Phonologie, Madrid, 13-15 mai 1974. Association Internationale d'Audio-Psycho-Phonologie, Genève.
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