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La phonosensibilité et les tests d'écoute (Feldman, Bordeaux 1981)

La phonosensibilité et les tests d'écoute. Pourquoi le test d'écoute traditionnel — limité à la voie aérienne et aux réactions verbales — passe-t-il à côté de l'essentiel ? Présentation d'un test de phonosensibilité multi-modal élaboré sous le patronage de l'AFAPP.

L'importance et les limites des tests d'écoute

Les tests d'écoute ont une importance capitale dans les divers domaines de l'acousticothérapie, car ils sont l'instrument fondamental dans le processus de diagnostic et le guide principal pour l'établissement des démarches thérapeutiques.

L'objectif d'un test d'écoute est de mesurer et d'interpréter la réactivité de l'organisme à un stimulus sonore injecté à travers l'oreille. Le stimulus peut être de nature pure, linguistique ou musicale, d'une durée variable et généré à une intensité aussi variable. Les divergences entre la nature acoustique et significative du stimulus, et les réactions extériorisées (classiquement verbales ou graphiques) du sujet, sont interprétées par la suite comme d'origine organique, fonctionnelle ou psychologique.

Le test indique l'existence d'un processus pathologique dans la modalité sensorielle auditive et — en identifiant grosso modo la nature du processus — il aide à programmer le traitement clinique. L'application périodique du test permet d'interpréter la progressivité et l'efficacité des démarches cliniques.

Les limitations des tests traditionnels

L'importance du test d'écoute est donc indiscutable. C'est justement le rôle central du test d'écoute qui impose des conditions assez strictes sur son organisation et son contenu. Quelques limitations se manifestent dès le départ :

  • Les tests d'écoute traditionnels se bornent à injecter le son exclusivement par voie auditive, et de préférence par conduction aérienne.
  • Les stimuli sont très souvent limités au ton pur, au discours linguistique global ou au discours musical global.
  • Les réactions extériorisées du sujet sont caractéristiquement restreintes aux modalités verbales et graphiques.

Or, on sait que toute la surface du corps est jalonnée de terminaisons sensorielles sensibles aux stimuli vibratoires et sonores. Tout en admettant l'adaptation spéciale de l'oreille à la tâche de la réception sonore, il est néanmoins vrai que tout le corps est, dans un sens, phonosensible.

La phonosensibilité du corps entier

La dépolarisation des neurones phonosensibles à la surface du corps implique la possibilité d'une réaction corporelle au son dans le circuit des réflexes autonomes — dont le cerveau ne prend conscience que postérieurement. Le message qui arrive à la conscience est déjà complexe, car il comporte l'élément sonore et les sensations de l'action réflexe sur les grandes fonctions neuro-physiologiques. C'est-à-dire que le stimulus sonore originel a été filtré par toute une série de messages entéroceptifs complémentaires et presque simultanés.

À leur tour, le processus entéroceptif et les altérations produites sur les grandes fonctions libèrent des quantités de neuro-médiateurs dont l'effet sur l'activité électro-chimique du cerveau affecte la réception auditive et l'interprétation du message sonore. En bloquant expérimentalement la phonosensibilité des voies nerveuses au-delà de l'oreille, le son reçu par voie auditive semble provoquer ces réponses involontaires dont la proprioception a un effet direct sur l'activité corticale.

Il est nécessaire d'insister sur la nature « non intellectualisable » de ces réactions nées dans l'entéroception, car leur action sur l'expression verbale et graphique du sujet est extrêmement subtile. En revanche, leur action est directement mesurable moyennant la myographie, la cardiographie, la galvanométrie et techniques associées.

Le rôle de l'émetteur

Tout message sonore complexe — comme les messages linguistiques ou musicaux — permet au minimum deux niveaux d'analyse : sémantique et acoustique. Le message sera interprété (et les réactions seront programmées) par le sujet non seulement en fonction de ses codes culturels et de ses expériences vécues, mais aussi en fonction de la proprioception des réactions involontaires et des altérations sur les grandes fonctions neuro-physiologiques produites par les éléments sonores individuels contenus dans le message.

Cela explique pourquoi on observe des réactions différenciées chez un seul sujet à la suite de la réception d'un message dont le contenu significatif reste stable, mais dont l'émetteur change. La même phrase musicale chantée par un homme, et après par une femme, détermine des réactions différentes chez le même sujet. Ce même phénomène a été observé par rapport aux messages linguistiques, et — dans un degré moins dramatique — par rapport aux sons structurés.

D'autres facteurs interviennent dans ce processus :

  • le contenu significatif du message ;
  • le style linguistique ou musical du message ;
  • les liens de famille ou d'amitié entre le sujet et l'émetteur ;
  • la forme de l'injection sonore : par casques, par vibreur, dans le milieu aérien, dans un milieu aquatique, etc.

Le Test de Phonosensibilité (AFAPP)

En considération de ces faits, le test d'écoute devient en effet un test de phonosensibilité. Pour mieux orienter notre étude des éléments composant un tel test, voici les feuilles de dépouillement d'un test élaboré sous le patronage de l'Association Française d'Audio-Psycho-Phonologie.

Les neuf catégories de stimulus

  1. Sons purs (audiométrie classique).
  2. Langage (voix inconnue) — tests SRT, SDL, MCL/TD.
  3. Son non structuré (bruits divers).
  4. Son structuré (sons identifiables : verre cassé, klaxon…).
  5. Musique convergente (sécurisante).
  6. Musique divergente (insécurisante).
  7. Timbres de voix parlée : mère, père, frères/sœurs, personnel thérapeutique.
  8. Timbres de voix chantée : Soprano, Alto, Ténor, Basse (S/A/T/B), et combinaisons (SATB).
  9. Timbres instrumentaux : percussion, bois, cordes, cuivres, piano, orgue.

Trois modalités d'injection

Chacun de ces stimuli est injecté trois fois selon trois modalités :

  • CA (Conduction Aérienne) — par écouteurs, voie auditive classique. Note : le simple fait de poser des écouteurs sur un sujet provoque déjà des altérations physiologiques et psychologiques importantes (rythmes cardiaque et respiratoire, sentiments de renfermement et d'angoisse). Un test exclusivement par CA risque de présenter des données déjà transfigurées par le simple effet du port des casques.
  • CO (Conduction Osseuse) — par vibreurs crâniens. La pression sur diverses parties du crâne peut évoquer des réponses non auditives, comparables à celles observées avec les casques.
  • CC (Conduction Corporelle) — c'est ici la véritable innovation. Plusieurs techniques :
    1. Vibreurs sur les grands plans osseux — colonne, sternum — ou sur les grandes cavités creuses (abdomen).
    2. Baignoire vibrante — vibreurs sur les faces externes d'une baignoire à eau tiède dans laquelle le sujet est plongé. Précis mais coûteux ; objections psychologiques (nudité, pudeur) et milieu liquidien non habituel.
    3. Canapé pneumatique — le sujet s'allonge sur un canapé en plastique gonflable, vibreurs externes, ondes sonores se propageant dans le milieu aérien intérieur. Mesures effectuées dos et ventre. Compromis le plus pratique : amplification moindre que pour la transmission liquidienne, problèmes psychologiques moins notables.

Les neuf catégories de stimulus en détail

1. Sons purs : l'audiométrie

Cette première catégorie appartient au domaine de l'audiométrie classique. Les résultats — par conduction aérienne et osseuse — sont indiqués sur un audiogramme standard.

2. Langage

Trois tests destinés à déterminer la capacité du sujet pour la perception du langage :

  • SRT (Speech Reception Threshold) — seuil d'intensité nécessaire pour reconnaître une liste de mots de deux syllabes.
  • SDL (Speech Discrimination Level) — seuil pour reconnaître une liste représentative de phonèmes maternels (généralement, seuil = 50 % de réponses correctes).
  • MCL/TD (Most Comfortable Level / Threshold of Discomfort) — niveau de tolérance, qui se trouve normalement entre 50 et 70 dB au-dessus du SRT.

Pour un patient qui n'est pas capable de répéter — par exemple un enfant — il est possible de lui donner une série graphique pour le mot en question, ou de lui demander d'écrire ou de dessiner chaque mot.

3 et 4. Sons non structurés et structurés

Les sons sont enregistrés sur bande magnétique à 0 audiométrique et injectés par voie aérienne à travers l'audiomètre. Les réponses atteignent le seuil quand le sujet devient capable d'identifier chaque son — en verbalisant ou par rapport aux dessins.

5 et 6. Musique convergente et divergente

Ces catégories visent les réactions du sujet à un stimulus musical — variables selon l'organisation mélodique, harmonique, rythmique et instrumentale du morceau. Distinction entre :

  • la haute réactivité sécurisante (musique convergente) : tons fondamentaux de la ligne mélodique se trouvant dans les bandes passantes de la voix humaine parlée, structure mélodique simple, structure harmonique majeure, modulations dynamiques peu nombreuses ;
  • la haute réactivité insécurisante (musique divergente) : tons fondamentaux extra-bandes de la voix parlée, structure mélodique complexe, structure harmonique mineure ou dissonante, modulations dynamiques fréquentes.

Quelques remarques :

  1. La musique jouée par un ensemble d'instruments à cordes est convergente ou divergente selon ces paramètres ; jouée par un ensemble d'instruments à vent, elle est divergente par définition.
  2. La musique jouée sur un instrument soliste non harmonisant et sans accompagnement : la réaction convergente est admise lorsque la ligne mélodique se trouve dans l'octave supérieure ou inférieure à l'octave des bandes passantes de la voix parlée.
  3. Pour réduire les réactions faussées, on évite l'utilisation de musique excessivement associée à un contexte socio-culturel particulier (marches militaires, génériques de l'audiovisuel). Berceuses et folklore sont réservés au programme thérapeutique.
  4. Les stimulations musicales sont injectées sans filtrage pendant le test (le but est d'évaluer la réponse globale). Le filtrage sélectif est en revanche utilisé dans les démarches thérapeutiques.

7. Timbres de voix parlée familière

Cette catégorie s'occupe des caractéristiques des voix des personnes avec lesquelles le sujet vit une relation affective spéciale : mère, père, frères, sœurs, et — s'agissant d'un patient déjà en traitement — le personnel clinique directement chargé de son cas.

8. Timbres de voix chantée

Les morceaux choisis sont normalement des chansons folkloriques du pays d'origine du patient pour éviter l'intellectualisation du contenu musical. Quatre tessitures isolées ou combinées : Soprano (S), Alto (A), Ténor (T), Basse (B), et la combinaison SATB.

9. Timbres instrumentaux

Un même morceau est joué par les divers instruments — percussion, bois, cordes, cuivres, piano, orgue. On choisit les mélodies des chansons folkloriques pour fixer l'attention du sujet sur le timbre caractéristique de chaque instrument ou groupe d'instruments.

L'importance de la réactivité différentielle du sujet par rapport au timbre instrumental ou vocal n'a pas été suffisamment appréciée. Exemple : un sujet qui accepte sans réactivité anormale un morceau joué au hautbois mais qui réagit de façon extraordinaire au même morceau joué à l'orgue — instrument qu'il associe à une réaction phobique liée à son expérience religieuse d'enfance.

Dans toutes les catégories du test, les stimuli sont injectés à « zéro audiométrique » et sans filtrage — ces variables étant réservées aux démarches thérapeutiques.

Les dix catégories de réponse mesurées

L'organisme réagit au stimulus sonore d'une façon beaucoup plus variée que les seules réactions verbales et graphiques traditionnellement mesurées. Les dix catégories principales de réponse sont :

  1. La réaction graphique — différenciée entre écriture et dessin. L'écriture, étant une activité de très haute coordination oculaire-manuelle, subit sous stimulus sonore des altérations subtiles calligraphiques difficilement réprimables consciemment. Pour le dessin : exploitation du champ offert, choix de l'instrument graphique, composition chromatique, nature des traits, contenu figuré.
  2. Les réactions motrices structurées — le sujet effectue une série d'activités psychomotrices (associations de formes géométriques) sous stimulation sonore. Paramètres : temps réactif, temps global, qualité des réponses.
  3. Les réactions motrices volontaires — le sujet est invité à se déplacer librement et à s'accommoder dans les postures de son choix. Évaluation par rapport au rythme, à la vitesse, à l'intentionnalité des mouvements et au stéréotypage des postures.
  4. Les réactions verbales — le sujet verbalise librement pendant l'injection sonore. Discours enregistré, analysé selon l'échelle de Pittenger.
  5. L'EEG — moyennant l'électro-encéphalographie, l'activité spontanée des grandes cellules pyramidales des couches IV et V du cortex est analysée.
  6. L'activité cardiaque.
  7. L'activité respiratoire.
  8. L'activité thermique du corps. (Les altérations cardiaque, respiratoire et thermique au stimulus sonore affectent le métabolisme général de l'organisme — dont le métabolisme cérébral, particulièrement essentiel dans l'équilibre des états psychiques.)
  9. La réaction motrice involontaire — le son produit des réactions involontaires sur la musculature lisse, en partant de la dépolarisation des terminaisons nerveuses cutanées et en passant par les arcs réflexes. Réflexes perçus proprioceptivement par l'organisme, traduits en altérations mesurables sur les paramètres des grandes fonctions.
  10. L'étude biochimique — prélèvements de sang et d'urine pendant l'injection sonore, permettant d'identifier les neuro-médiateurs affectés par le stimulus sonore et — par là — d'identifier partiellement la nature des éventuels blocages manifestés par le sujet dans le système nerveux central. L'étude de la psychochimie est toujours incomplète, mais son importance est indiscutable.

Effet de la pose des casques (illustration expérimentale)

Pour montrer l'importance de la modalité d'injection, voici une expérience simple : une pose de casques (sans aucun stimulus sonore) pendant trois minutes, sur onze sujets, mesurée sur trois plans :

  • Plan physiologique — rythme cardiaque : sept sujets ont manifesté une augmentation, un seul reste insensible, un a manifesté une diminution.
  • Plan psychomoteur — temps d'exécution d'une simple tâche d'association de formes géométriques : deux sujets ont amélioré leur temps, huit l'ont détérioré, un seul reste insensible.
  • Plan psychologique — manifestations verbalisées d'état d'âme.

Un test de phonosensibilité effectué exclusivement par voie aérienne sous casques risque donc de présenter des données déjà transfigurées par le simple effet de la pose des écouteurs. L'exploitation des voies osseuse et corporelle ne sert pas seulement à élargir le test d'écoute par les voies disponibles pour injecter le son — elle contrôle aussi l'interférence de la modalité d'injection dans les résultats.

Conclusion

L'utilisation du test de phonosensibilité jusqu'au présent permet d'affirmer qu'il :

  1. Semble combler les lacunes des paramètres mesurés dans les tests d'écoute traditionnels — paramètres dont l'importance est pourtant fondamentale.
  2. Fournit des données concernant les réactions spécifiques d'un sujet à un stimulus sonore — dont l'exactitude et l'ampleur semblent assurer des bases fiables pour l'élaboration d'un programme thérapeutique acoustique individualisé, selon la nature de l'affection ainsi que selon la personnalité toujours unique du patient.

Ce test de phonosensibilité a été utilisé dans plusieurs pays, dans des conditions très variées et dans divers domaines : rééducation, psychiatrie, psychologie clinique, acousticothérapie. Un résumé statistique des expériences est disponible chez l'auteur.

— Dr David Feldman, 8 rue du Général Koenig, 33600 Pessac. Communication au Congrès de l'AFAPP, Bordeaux, 22 novembre 1981. Voir aussi du même auteur : Introduction à la musicothérapie (Bruxelles : Institut International d'Éducation Spécialisée, 1979) ; Bases psycholinguistiques de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture (1978).

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Dyslexie, débilité mentale et Oreille Électronique — Madrid 1974

Dyslexie, débilité mentale et Oreille Électronique. Pourquoi tant d'enfants sont-ils en difficulté d'écoute, et comment l'Oreille Électronique peut-elle relancer leur développement ?

Introduction

Mon intention est de vous entretenir des enfants que l'on rencontre très fréquemment dans le monde d'aujourd'hui et qui posent de nombreux problèmes d'intelligibilité ; j'aimerais en particulier vous parler de ceux qui présentent des difficultés sur le plan de l'écoute. Cela ne veut pas dire que j'évoquerai ici le cas des enfants sourds, mais plutôt celui des enfants qui semblent ne pas comprendre, ne pas intégrer ce qu'on leur raconte, ce qu'on leur enseigne. Ce sont des enfants souvent distraits, qui ont du mal à se concentrer.

En dehors des anomalies organiques qui peuvent exister réellement sur les plans visuel, moteur ou auditif, nous devons penser aux origines psychologiques de ces difficultés — dont l'influence sur les processus de l'écoute demeure incontestable. Ceci m'amène à vous parler des relations étroites qui existent entre l'audition et le psychisme, entre l'oreille et le langage, entre l'être et son environnement. C'est le vaste problème de la communication qui se pose à nous : communication avec soi-même, communication avec l'autre au travers de soi-même.

Pour que le message puisse être transmis à l'interlocuteur, il faut en premier lieu qu'il soit auto-contrôlé. Lorsque je parle, je dois être maître de mes paroles, je dois pouvoir régler le rythme, le timbre, l'intensité de ma voix et vérifier la valeur sémantique de mon langage. J'écoute ce que je dis. Il y a auto-information.

I. Données expérimentales

Que se passe-t-il lorsqu'un sujet se met à parler ? Quatre éléments interviennent : le cortex qui donne l'ordre, l'organe de la parole, l'air environnant et — venant en quatrième position mais tenant une place primordiale — l'oreille en tant que poste récepteur, capteur nécessaire à la réalisation de l'auto-contrôle.

L'effet Tomatis : « on parle comme on entend »

Au début de ses recherches, Tomatis était aux prises avec deux genres d'individus. D'une part, les chanteurs qui, après quelques années de carrière, rencontraient des difficultés avec leur voix qui perdait ses harmoniques. À l'époque, tout le monde croyait que ce phénomène était dû au mauvais état des cordes vocales. Il apparaît aujourd'hui que ce n'est pas là qu'est le problème. D'autre part, ce chercheur examinait des ouvriers et des pilotes de l'Arsenal de Paris, qui devenaient sourds à la suite de traumatismes sonores.

L'une des premières préoccupations de Tomatis fut de trouver un système permettant de vérifier s'il s'agissait d'une surdité ou d'un phénomène de simulation. En faisant des comparaisons entre les audiogrammes des chanteurs et ceux des ouvriers des Arsenaux, il fut surpris de voir que les fréquences déficientes sur les audiogrammes étaient également absentes sur le spectre vocal.

Si l'on filtre artificiellement les fréquences au-dessus de 600 Hz dans l'écoute d'un sujet à audition normale, l'analyse vocale de ce sujet donne immédiatement l'image d'un ouvrier présentant une surdité traumatique. Mieux : si l'on provoque un scotome à 1 000 Hz par exemple, on constate le même scotome dans l'analyse de la voix parlée.

Tomatis est parvenu à la conclusion suivante : « La voix ne contient que les harmoniques que l'on peut réellement analyser sur le plan de l'écoute. » En bref : on parle comme on entend. Ou plus clairement : on ne se sert, dans la voix parlée, que des harmoniques que l'on peut contrôler auditivement. C'est le fameux Effet Tomatis.

L'oreille directrice

Un deuxième point essentiel concerne la latéralité auditive. Tomatis a fait une vaste expérimentation sur de grands chanteurs d'opéra dotés d'une belle voix. Au départ, il les laissait chanter en se contrôlant par les deux oreilles à l'aide d'un casque. Puis il « éblouissait » par des moyens électroniques l'oreille droite — la mettant hors circuit — afin d'obliger le sujet à s'auto-contrôler avec l'oreille gauche.

Le résultat : disparition de toute une série d'harmoniques. Le rythme se ralentissait au point que parfois, le chanteur devait s'arrêter, faute de pouvoir rattraper le retard accumulé. Le sujet déclarait être fatigué, oppressé, et avoir des difficultés à conserver la justesse de sa voix.

Inversement, en bloquant l'oreille gauche et en laissant le sujet s'auto-contrôler par l'oreille droite, on obtenait une gerbe d'harmoniques plus fournie encore qu'avec les deux oreilles. Le sujet signalait alors que c'était « fort agréable » de chanter dans ces conditions, qu'il se sentait léger, euphorique.

Une expérimentation semblable, réalisée sur des virtuoses violonistes, a donné les mêmes résultats. Et l'un d'eux a déclaré, quand on le faisait s'auto-contrôler par l'oreille gauche : « Non seulement je suis gêné pour jouer, mais encore je ne peux plus bouger les doigts. » Ceci montre combien toute la psycho-motricité dépend de l'audition.

Faite avec des acteurs, dans le domaine de la voix parlée, l'expérience a donné des résultats identiques : parler en s'écoutant de l'oreille gauche provoque un retard du rythme (qui peut aller parfois jusqu'au bégaiement), un trouble du timbre, des difficultés de concentration, d'attention, d'expression de la pensée, et finalement une grande fatigabilité.

Tomatis a ainsi mis en évidence l'oreille directrice : seule l'oreille droite contrôle la voix parlée et la voix chantée. Si elle est défaillante, des troubles s'installent sur le plan du rythme, du timbre, de l'articulation.

L'oreille musicale

Grâce aux nombreux chanteurs qu'il a eu la possibilité d'examiner sur le plan auditif, Tomatis a pu établir une courbe idéale : ascendante de 500 à 2 000 Hz, avec une pente de 6 à 18 dB/octave.

  • S'il y a un scotome de 5 ou 10 dB dans cette zone, il y a perturbation de la musicalité.
  • Une défaillance entre 500 et 1 000 Hz : le sujet ne peut apprécier la musique, juger de sa justesse.
  • Un scotome entre 1 000 et 2 000 Hz : le sujet chante faux.
  • Au-delà de 2 000 Hz : la voix perd ses harmoniques, sa qualité — le sujet chante juste mais ne chante plus beau.
  • Si toute la courbe est altérée entre 500 et 2 000 Hz : amusicalité.

L'oreille ethnique

Dans ce domaine, Tomatis a fait une large expérience en partant d'une constatation faite sur des chanteurs : les Vénitiens ne pouvaient pas prononcer le « r » du bout de la langue (et le remplaçaient par « l »), alors que les Napolitains en étaient capables. Existait-il une oreille vénitienne différente d'une oreille napolitaine ?

En extrapolant, Tomatis s'est demandé s'il existait une oreille anglaise, française, allemande, etc. Sur plus de cent idiomes étudiés, il n'a trouvé que douze manières d'entendre. Chaque ethnie présente des bandes passantes spécifiques — zones électives, sélectives, dans lesquelles se rencontrent les affinités fréquentielles d'une langue.

Quelques exemples :

  • Français : deux pointes, l'une à 250 Hz et l'autre à 1 500 Hz (zone de nasalisation).
  • Anglais : courbe ascendante vers les aigus à partir de 2 000 Hz, jusqu'à 12 000 Hz — d'où la richesse des sifflantes.
  • Espagnol : importance des graves jusqu'à 500 Hz, plus une gerbe entre 1 500 et 2 500 Hz.
  • Allemand : dôme dans les fréquences graves et moyennes, jusqu'à 3 000 Hz.
  • Russe : champ très étendu, des graves aux aigus — d'où l'extrême facilité des Slaves à apprendre les langues étrangères. Leur diaphragme auditif largement ouvert leur permet de saisir toutes les nuances acoustiques des diverses ethnies.
  • Néerlandais : zone basse, entre 125 et 500 Hz environ — proche de l'espagnol.

II. Données cliniques : la sélectivité auditive

Si nous parlons comme nos parents — avec les mêmes fréquences, les mêmes intonations, le même rythme — c'est parce que nous avons vécu dans un bain sonique d'une certaine qualité, et que notre oreille s'est exercée dans des conditions bien définies sur le plan acoustique. L'enfant emploie une bonne partie de son temps à réaliser cette adaptation, pour retrouver tout d'abord la voix de sa mère qui l'a bercé tout au long de sa nuit intra-utérine ; puis pour rencontrer ensuite son environnement sans lequel il ne peut grandir.

Tomatis a défini la sélectivité ainsi : « la faculté qu'a l'oreille humaine de percevoir une variation de fréquences à l'intérieur du spectre sonore et de situer le sens de cette variation ».

L'examen nous révèle que les enfants dyslexiques en général — et un grand nombre de débiles mentaux — ne parviennent pas à faire cette différenciation des sons entre eux, ni à indiquer le sens de leur variation. Si vous leur passez par exemple des sons depuis 8 000 Hz jusqu'à 500 Hz, ils ne savent pas en quoi ils sont différents, ni s'ils sont plus graves ou plus aigus les uns par rapport aux autres. Ils n'ont pas de point de repère sur le plan de l'écoute.

Comment voulez-vous qu'un enfant — incapable de distinguer les variations de hauteur tonale — puisse distinguer des variations aussi subtiles que celles qui séparent m et n, p et b, v et f, q et g ? Son oreille ne fait pas une analyse assez fine pour relever ces différences de sons entre deux lettres voisines sur le plan fréquentiel.

L'origine des difficultés d'écoute

Quelle est l'origine de ces difficultés ? Des facteurs d'ordre psychologique et affectif interviennent pour une grande part. Ils empêchent l'oreille de l'enfant de s'ouvrir normalement au monde extérieur. Il y a fixation à un stade déterminé, dans un but de non-communication. Sur le plan auditif, on s'aperçoit que l'oreille reste dans un « flou » qui correspond à une non-accommodation.

Pour que l'enfant se mette à l'écoute, il faut qu'il accommode les images sonores, de même qu'il le fait avec la vision. Ce processus d'accommodation auditive se fait à l'aide de deux petits muscles de l'oreille moyenne : le muscle du marteau (lié à la membrane tympanique) et le muscle de l'étrier (qui régule les pressions de la fenêtre ovale).

Si l'accommodation auditive est insuffisante — par exemple à cause d'une hypotonie de la musculature de l'oreille moyenne, ce qui se passe la plupart du temps — la réaction au bruit et aux sons ne se fait pas correctement.

III. Les dyslexiques

L'éducation audio-vocale sous Oreille Électronique consiste à recréer les conditions du développement normal de l'écoute. Nous reconduisons l'enfant à travers les étapes : retour à l'écoute intra-utérine (sons filtrés à partir de la voix maternelle), accouchement sonique (passage de l'audition liquidienne à l'audition aérienne), première phase active (rencontre avec le langage du père, sifflantes, oreille droite directrice), deuxième phase active (lecture, chant, auto-contrôle).

L'Oreille Électronique permet de conditionner les muscles de l'oreille moyenne afin que l'oreille acquière une posture d'écoute. Le marteau et l'étrier reçoivent un véritable entraînement gymnique, qui rétablit la fonction d'accommodation auditive — et avec elle, la capacité de discrimination fine des sons et des phonèmes.

IV. Les débiles mentaux

Chez les débiles mentaux, on retrouve fréquemment les mêmes signes : sélectivité auditive très fermée, hypoacousie de transmission psychogène, latéralité auditive non établie ou inversée. Beaucoup d'entre eux ne sont pas débiles au sens organique, mais fonctionnellement bloqués dans leur écoute. La cure sous Oreille Électronique, par sa capacité à réveiller l'oreille de l'enfant et à recréer le parcours sonique du développement normal, fait remonter ces enfants vers un fonctionnement souvent bien supérieur à celui qu'on leur supposait.

L'attention, la mémoire, la capacité de concentration, le tonus général se réveillent ; le langage se structure ; et avec lui, l'intelligence opérationnelle prend ses droits. Bien des enfants étiquetés débiles ne sont en réalité que des enfants dont l'oreille — et avec elle, le système nerveux — n'a jamais reçu les stimulations adéquates pour se mettre en posture de fonctionnement.

V. Les théories de Tomatis sur la physiologie auditive

Le nerf pneumo-gastrique

Le tympan est innervé, dans sa partie externe, par le nerf pneumo-gastrique (Xe paire crânienne) — le grand nerf parasympathique qui tient sous sa coupe l'innervation du larynx, du pharynx, des poumons, du cœur et des viscères. C'est le nerf de l'angoisse viscérale, mais aussi celui qui assure l'apaisement et la mise en cohérence de l'organisme.

Lorsque le tympan se tend de façon adéquate sous l'effet d'un entraînement par l'Oreille Électronique, le nerf vague se trouve modulé — d'où des effets que l'on observe couramment chez les sujets en cure : régularisation du transit intestinal, apaisement des manifestations psycho-somatiques, amélioration du sommeil. L'audio-psycho-phonologie est ainsi naturellement en lien avec la médecine psycho-somatique.

La latéralité auditive

La latéralité auditive est plus fondamentale que la latéralité motrice (main, pied) ou sensorielle (œil) — qui en sont les conséquences. Elle reflète la posture relationnelle du sujet : qui contrôle son langage ? L'oreille de la mère (gauche) ou celle du père (droite) ? L'oreille du dedans ou celle du dehors ?

Le développement normal mène l'enfant de la latéralité gauche, propre à la relation primaire avec la mère, vers la latéralité droite — celle du langage social, du verbe, de la communication structurée. La dyslatéralité traduit le blocage de ce passage. Le travail sous Oreille Électronique consiste précisément à faire basculer le contrôle audio-vocal vers la droite — sans pour autant abandonner la gauche, qui conserve son rôle de réceptivité, de mémoire, d'imagerie mentale.

VI. Quelques résultats

L'expérience clinique montre, chez les enfants dyslexiques en cure :

  • une cristallisation de la latéralité droite, même chez les gauchers les plus récalcitrants ;
  • une amélioration du timbre vocal et de l'articulation ;
  • la disparition des syncinésies faciales et des troubles posturaux ;
  • une stabilisation du comportement : moins d'agressivité, sommeil plus calme, normalisation de l'appétit, apparition d'une euphorie de vivre ;
  • sur le plan scolaire : amélioration des performances en lecture, orthographe, rédaction, calcul, mathématiques, histoire, géographie ;
  • chez les débiles mentaux : récupération de capacités cognitives souvent insoupçonnées, démarche de socialisation, ouverture relationnelle.

Ces résultats — observés en France, en Belgique, en Suisse, et dans les nombreux centres internationaux qui appliquent les techniques Tomatis — corroborent la pertinence de la théorie qui les sous-tend. Ils ne sont pas des effets placebo : ils sont la conséquence directe d'un travail sur l'oreille, organe central qui — à travers les fonctions de charge corticale, d'équilibration et d'audition — préside à toute la posture de l'être dans son environnement.

VII. Conclusion

L'audio-psycho-phonologie n'est pas une simple technique d'aide aux dyslexiques ou aux débiles mentaux. C'est une refondation théorique de la place de l'oreille dans la psycho-physiologie humaine, et une refondation pratique de la rééducation par l'écoute.

L'Oreille Électronique n'est qu'un instrument. Elle n'a de sens qu'au service d'un projet plus large : permettre à l'enfant — ou à l'adulte — de se remettre en route dans sa relation au monde, en passant par la voie royale qu'est l'écoute. La dyslexie, la débilité mentale, ne sont alors plus considérées comme des fatalités : elles deviennent des étapes que l'on peut traverser, à la condition de retrouver la posture juste de l'oreille.

C'est cette espérance — théoriquement fondée et cliniquement vérifiée — que je souhaite, en concluant, partager avec vous.

— Dr K. Spirig (Centre d'Anvers, Belgique). Communication au IVe Congrès International d'Audio-Psycho-Phonologie, Madrid, 13-15 mai 1974. Association Internationale d'Audio-Psycho-Phonologie, Genève.

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